Première face
Nina a quarante-huit ans, mais elle ne les fait pas du tout aussi bien dans sa façon de s’habiller que dans sa façon d’être.
Dans sa tête, elle est toujours cette fille qui veut bien faire, qui veut aider, qui ne supporte pas l’idée de laisser tomber quelqu’un.
Sauf qu’en ce moment… c’est de plus en plus difficile, quand on lui demande quelque chose, elle sent au fond d’elle-même un bouillonnement.
Quelque chose qu’elle doit repousser de toutes ses forces, et sans arrêt cette petite voix.
« Bien sûr.
Je t’aide.
Avec plaisir.
Pas de problème… »
Mais derrière ces mots-là, c’est une autre version de cette petite voix, quelque chose de plus direct, honnête, même sombre :
« Dégage.
Pas le temps.
Tu peux pas chercher tout seul.
T’es con ou tu le fais exprès. »
2 minutes
Pascal arrive comme un réflexe conditionné, toujours au moment où Nina est concentrée.
Il se penche au-dessus de son bureau, le sourire déjà prêt.
– Nina, t’as deux minutes ?
Elle sourit, automatique, propre.
– Bien sûr.

Dans sa tête, la mécanique se met en marche.
Allez, respire. C’est juste Pascal, comme à chaque fois, un jour, j’effacerai ton sourire à la con.
Pascal pose un dossier, ou une question, ou un truc « vite fait ». Il n’a pas besoin d’avoir quelque chose de précis : ce qu’il veut, c’est prendre.
Ou plutôt te prendre quelque chose, pour se l’accaparer.
– Tu peux me dire comment tu ferais, toi ? Juste pour vérifier.
Toujours « pour vérifier », toujours « juste deux minutes »
Nina sait très bien ce qu’il va se passer : elle va expliquer, il va reformuler, et ensuite, il ira répéter ça à un responsable avec un air inspiré, comme si c’était venu de lui.
Elle l’a déjà vu faire, elle l’a déjà entendu se valoriser avec ses mots à elle.
Nina, tu aides quelqu’un, c’est bien même s’il te vole la vedette, mais tu pourrais aussi le faire taire…
Nina garde les yeux sur l’écran, elle reste calme, du moins en apparence. À l’intérieur, son corps réagit telle la lave d’un volcan, une montée en tension, le corps se prépare, en partant de la pointe de ses pieds, les genoux, le bassin, la colonne, les épaules, les bras.
Nina pratique les arts martiaux, et ça change tout justement, elle n’imagine pas la violence comme un brouillard, au contraire, elle la connait comme une discipline, un langage du corps, une précision…
Et c’est pour ça que ça lui fait peur.
Tu sais exactement ce que tu pourrais faire.
Nina serre les doigts sur sa souris, elle plante doucement l’ongle dans sa paume, juste assez pour rester dans le présent.
Elle se répète : je ne suis pas ça.
Précision

Pascal parle, Nina hoche la tête, mais voit autre chose, elle voit la pièce comme un plan hyper précis, tous les détails sont présents en une fraction de secondes.
- Qui regarde mon bureau en ce moment
- Qui est occupé
- Les voix couvrent les bruits ambiants
- Le collègue qui traverse le couloir
- …
Elle voit surtout Pascal.
Sa posture, son assurance trop proche, son corps penché au-dessus de son bureau pour maintenir une supériorité.
Dix secondes où tu cesses d’être gentille, tu pourrais le réduire au silence et personne ne verrait « le moment », ils ne verraient que l’après.
Attraper le col de la veste de la main droite, la gauche se positionne à l’arrière de sa nuque, tirer simultanément vers le bas, juste en dessous, il y a ce joli pot à crayon de bois, taillé très fin…
Nina cligne des yeux, son estomac se tord, elle se rend compte que ce n’est pas l’action qu’elle vient d’imaginer, mais plutôt comment son cerveau pense déjà à l’après, à continuer la journée comme si de rien n’était.
Vol
Pascal s’arrête net.
– Bon, cool, je vais présenter ça à la direction cet aprèm.
– Comment ça ?
– Bah… Ce que tu viens de me dire, c’est super clair, ça va faire pro.
Nina sent un truc qui claque à l’intérieur d’elle-même.
Laisse tomber, respire, ça n’en vaut pas la peine. D’un autre côté, il t’a encore une fois bien utilisée, c’est ton moment : MAINTENANT !
Nina lève les yeux, elle voit Pascal commencer à se redresser, elle se lève.
Le simple fait de se lever change tout : la scène bascule. Elle reprend de la hauteur, elle s’impose.
Pascal s’arrête net dans son mouvement, surpris. Nina parle calmement, trop calmement peut-être.
– Pascal, non. Tu ne présentes pas ça comme si ça venait de toi.
Il hausse un sourcil, sourire de chef…
– Pardon ?
Nina entend son cœur battre, elle sent la tension dans ses épaules, la maîtrise, la retenue. Tout ce qu’elle a appris dans les Dojos… sauf que là, ce n’est pas du sport, c’est sa vie.
– Tu peux dire que je t’ai aidé, ou tu peux te débrouiller seul, mais tu ne m’utilises plus.
Pascal la fixe, son masque glisse, puis il sourit comme si elle venait de faire une bonne blague.
– Nina, tu dramatises.
Et il s’éloigne, il a parlé un peu trop fort, deux collègues lèvent les yeux. Nina reste debout, immobile, le sourire a disparu.
Tu as parlé, bien, mais tu as également failli.
Réunion

L’après-midi, Pascal fait sa présentation, Nina observe de loin, elle le voit briller, elle le voit récupérer les regards.
Mais elle remarque aussi un détail, il hésite parfois, cherche ses mots parce qu’il ne maîtrise pas vraiment le sujet ce qui soulage un peu Nina.
Tu vois, il n’en vaut pas la peine.
Nina respire, rentre chez elle et se dit : j’ai tenu. Elle a même envie d’y croire.
Après
Le lendemain, Pascal n’est pas là, sa chaise est vide.
Nina s’assoit, ouvre son ordinateur, essaie d’être normale malgré une petite raideur dans l’avant-bras, comme après un entraînement, comme une tension qu’on a tenue trop longtemps.
A 9 h 18, un message apparait : « Peux-tu passer cinq minutes ? »
Le message n’est pas signé, mais Nina reconnait la formule des gens qui n’aiment pas écrire « problème ».
Elle se lève et dans le couloir la responsable RH est là, avec son sourire professionnel, celui qui à l’air doux, mais qui met des gants.

– Nina, tu vas bien ?
– Oui, pourquoi ?
La RH baisse la voix.
– Hier, en fin de journée… il y a eu… un incident.
Le mot « incident » fait quelque chose dans la tête de Nina, comme une boite qu’on ouvre.
– Quel genre d’incident ? demande Nina.
– Un moment de tension, dit la RH. Rien de… dramatique. Mais Pascal est rentré plus tôt et ce matin, il n’est pas présent et impossible de le joindre.
Nina ne comprend pas, ou plutôt Nina comprend trop de chose à la fois, et aucune ne se fixe dans son esprit.
– Je… je ne comprends pas, je ne vois pas.
– On a juste besoin de comprendre ce qui s’est passé, parce que quelqu’un a entendu… un bruit. Et la caméra du couloir a eu une coupure sur quelques minutes.
Nina sent un froid lui remonter le long de la nuque.
– Une coupure ?
– Sept minutes, dit la RH.
Nina ouvre la bouche pour parler, mais rien ne sort, son cerveau cherche « hier » comme on cherche un objet dans une pièce sombre.
Elle revoit Pascal s’éloigner, elle revoit son écran, puis… un blanc, comme une page arrachée.
La RH regarde Nina.
– Tu te souviens de quelque chose Nina ?
– Non.
– D’accord, si ça te revient… tu le dis.
Nina retourne à son bureau, s’assoit et reste immobile. Et, elle remarque qu’un de ses ongles est abîmé. Pas cassé, juste râpé, comme si elle avait accroché quelque chose.
Elle regarde sa main, essaie de rationaliser probablement un tiroir, une clé ou un carton. Elle ouvre son sac pour prendre sa lime à ongle et trouve un morceau de plastique transparent, une pince de badge, pas la sienne.
Nina la reconnait immédiatement, parce que dessus une étiquette blanche avec un nom imprimé dessus en tout petit.
PASCAL.
Son estomac se serre, elle ne l’a pas pris, elle n’a aucune image de ça. Elle veut se lever, aller rendre l’objet.
Mais sa main reste posée sur le sac, immobile.
Tu vois ?
Nina déglutit.
Je t’ai évité de souffrir.
Nina ferme les yeux et se répète : je n’ai rien fait. Je n’ai rien fait.
Quand elle les rouvre, son écran affiche l’heure.
9 h 27
Elle cligne des yeux.
9 h 34
Sept minutes.
Exactement.
Nina n’a pas bougé, mais le temps, lui, vient de sauter
Souris maintenant.
Nina sourit à la collègue qui passe… sans savoir si elle sourit parce qu’elle a tenu.
Ou comme si elle avait déjà basculé.
Texte : Yolus
Illustration : ChatGPT
Cette nouvelle est une œuvre de fiction. Les personnages, lieux et situations sont imaginaires. Toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels ne serait que coïncidence.
Mince alors, elle risque de faire de la prison pour des co**. Dommage qu’il n’y ait pas la suite de l’enquête.
Merci Audrey, pour la suite on verra plus tard.